L’amour seul sauvera le monde

L’année pastorale 2019-2020 qui s’achèvera, pour notre ensemble paroissial, avec la messe du dimanche 28 juin prochain aura marqué notre esprit chrétien et notre histoire commune. Qu'allons-nous en retenir ? Sûrement du mal mais aussi du bien car cette période de confinement difficile pour tout le monde nous aura finalement permis aussi d'y trouver du bon. Notre maison est devenue un haut lieu de sécurité et d’éducation, d’apprentissage avant l’apprentissage, de télétravail. Nous avons pris conscience de notre soif de l’autre et de la communauté sans oublier l’importance de la liberté et de la libre circulation. Nous avons également réalisé que le temps comme disposition transcendantale ne nous appartient pas. Tous les programmes étaient bien ficelés quand est advenu le contretemps du confinement… Pour nous chrétiens, ce temps nous a permis de vivre un carême autrement et nous a invité à la reconversion écologique et à l’espérance dans la foi d'un renouveau de vie. La peur de la contamination du virus et de la mort a amené beaucoup d'entre nous à contempler et à apprécier la beauté de la vie. Le déconfinement, qui a commencé en France la veille de la Pentecôte, a tout son sens et comme les Apôtres, comme le monde venu de partout à Jérusalem ce jour-là, nous avons entendu la Bonne Nouvelle de l’Amour pour aller la rayonner sans aucune peur. L’amour seul peut sauver le monde. L’amour seul sauve le monde. L’amour seul sauvera le monde. L’amour est la synthèse des sept fruits de l’Esprit Saint : la sagesse, l’intelligence, la science, la force, le conseil, la piété, la crainte. Cet Esprit est la communion de vie entre Dieu le Père et Dieu le Fils. Avec Daniel Facérias, notre diacre, nous proposons une méditation sur deux des fruits de cet Esprit Saint, à savoir la sagesse et l’intelligence. L’intelligence est-elle sagesse ou l’intelligent est-il forcément sage ? Quel est le lien entre ces deux fruits de l’Esprit qui, comme les cinq autres, sont des dons de l’amour et peuvent aider à la conversion intégrale ? Comme élément de réponse à ces interrogations, Daniel parle du fondement biblique, patristique et même théologique de ces deux concepts et le père Frédéric propose leur sens philosophico-éthique.

 

 

L’intelligence est un des sept dons de l’Esprit de la Pentecôte. A l’origine ces sept dons décrits dans le livre d’Isaïe (11, 2) constituent un des fondements de la théologie hébraïque. Ainsi en hébreu le terme binah qui apparaît plusieurs centaines de fois dans l’Ancien testament peut se traduire par intelligence mais avec une signification plus dense : binah signifie l’intelligence du discernement et de la discrimination. Binah vient de bin qui veut dire trier, trier le vrai du faux, l’illusion de la réalité. Dans la mystique juive, Dieu à partir de sa Sagesse Hokhma crée l’intelligence. Cette intelligence est autre que l’intelligence mentale, rationnelle et cartésienne, elle est la qualité qui permet de saisir globalement les réalités terrestres et célestes, elle pourrait se définir comme intelligence du cœur, dans le sens où le cœur représente le centre de l’être. En cela binah, reflète l’intelligence de Dieu, du créateur. Elle est la droite de Dieu. La droite de Dieu c’est la miséricorde, la gauche étant la rigueur. L’intelligence est une miséricorde, une grâce donnée par Dieu, qui permet le discernement, qui permet à notre libre arbitre de faire le juste choix, et de ne pas se perdre.

 

Les pères de l’Eglise ont hérité de cette conception de l’intelligence par les Evangiles et surtout par la précision de saint Paul. L’intelligence pour lui se déploie lorsque nous rendons toute pensée obéissante au Christ (2 Cor.10, 3-5). L’intelligence nous est donnée et révélée par le Logos (le Verbe) qui se fait chair donc par la foi en lui. Cette intelligence étant un don gratuit de Dieu, si elle s’exerce sans cette adhésion-là, elle est corrompue, humaine et ténébreuse (première lettre à Timothée 6, 2.). En grec l’équivalent de binah, c’est le noûs. Le noûs c’est l’intellect mais pour saint Grégoire de Nysse (331-341, père de l’Eglise) le noûs est la demeure incompréhensible, le lieu où se trouve l’image de Dieu par conséquent le lieu de l’intelligence. De fait, l’intelligence n’est que parce qu’elle est éclairée par la présence de Dieu. Il va jusqu’à dire ce qu’Evagre le Pontique (moine théologien 345-399) développera plus tard, que le noûs est le Verbe, le Christ lui-même. L’intelligence s’éclaire par la présence du Christ en nous (saint Paul, Galates 2, 6).

 

En somme comme dans la tradition juive l’intelligence (humaine) chez les pères grecs émane de la Sagesse de Dieu. L’intelligence n’est pas considérée pour elle-même, mais pour le moyen qu’elle est de nous orienter vers Dieu. La seule intelligence est celle qui permet l’intelligible et qui prépare à la contemplation. Les pères grecs se défient de l’imagination qui est une déviation de l’intelligence et de la science pour la science qui est une hérésie de plus. L’incompréhensibilité de Dieu aperinoètos n’altère pas l’intelligence, au contraire elle la situe dans ce qu’elle est. Elle reçoit la connaissance de Dieu, par ce qu’elle est.

 

Descartes va inverser cette définition de l’intelligence qui n’est plus cette binah ou ce noûs qui est la demeure du Verbe, en disant : je pense donc je suis. Les pères grecs disent je pense parce que je suis, l’intelligence émane du Logos qui inhabite en nous, elle est l’être. A partir de cette inversion la science pour la science va devenir la norme de l’intelligence comme le philosophe Francis Bacon (1561-1626) le prône dans Novum Organum : la connaissance par l’opération technique et pratique.

 

L’intelligence de la foi et l’intelligence du cœur se trouvent en contradiction avec l’intelligence algorithmique, qui se substitue d’une certaine manière au Verbe jusqu’à le nier.

 

La décroyance qui s’installe aujourd’hui provient de cette faille : « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » (Rabelais), l’intelligence coupée de la conscience éclairée par la présence ineffable de Dieu. L’enjeu pour nos générations est de surmonter cette faille entre l’intelligence libérée par la Résurrection du Christ, Verbe de Dieu Créateur et le cercle aliénant et enfermant d’un scientisme qui se déploie par la cybernétique jusqu’au plus intime de nos vies, jusqu’à imaginer une réalité augmentée, un homme augmenté, un monde aseptisé, sans virus, sans danger : « et vous serez comme des dieux » (Genèse 3 :5).

 

 

La philosophie, qu’elle soit amour de la sagesse ou amour du savoir, est aussi le savoir de l’Amour qui, avant tout, est une affaire de vision ordonnée à la vie. A son origine, la philosophie était une inclination à la vie bonne, à la vie éthique et cette éthique, discipline ou partie de la philosophie, deviendra pour certains philosophes la philosophie première qui porte sur la contemplation en tant qu’acte de l’intellect spéculatif choisi au préalable par la volonté de viser le bien ou le Bien. Thomas d’Aquin insiste à juste titre sur la contemplation comme affaire de vie (contemplatio-accipitrationemuite). En fait la philosophie devrait être, comme St Thomas la concevait à la suite d’Aristote, une pure contemplation, celle du bonheur.

Cette contemplation philosophique de soi n’est pas différente de la contemplation selon la foi chrétienne, surtout dans la compréhension de la doctrina theologia. Thomas d’Aquin, à partir du livre du prophète Isaïe au sujet de la vision (visio), enseigne en plus de la vision prophétique d’autres types de visions telle que la vision philosophique pour laquelle la lumière de l’intellect suffit pour la contemplation des réalités invisibles par les simples principes de la raison naturelle. Grâce à elle, l’homme est capable de la félicité suprême. A côté de cette vision intellectuelle, Thomas mentionne une autre vision qui est le type de contemplation à la lumière de la foi, élevant l’homme en gloire. C’est le cas de Saints dans nos vies. En plus de ces types de contemplation, il y en a un autre. Ce dernier relève de la vision "béatifique" à laquelle l’intellect est propulsé par la lumière de la gloire, donnant à l’homme, malgré ses limites, de voir Dieu en tant qu’objet de béatitude. N’est-ce pas dans cette disposition à la contemplation du Bonheur que la sagesse garde son vrai sens qui est, avant tout, une manière d’être ? Celui qui contemple le bonheur se préoccupe plus de la façon d’être que d’avoir.

 

Pour ma part, c’est dans cette contemplation, qu’elle soit philosophique, transcendantale, félicité ou béatitude que je veux maintenir comme Thomas le lien des fruits de l’Esprit Saint, notamment ceux de la sagesse et de l’intelligence. Héraclite montrait que la sagesse, du latin sapientia, est relative à l’intelligence, au jugement. Le sage est celui qui sait poser un jugement. Est intelligent celui qui a la capacité de raisonnement et de réflexion.

 

L’intelligence s’oppose à l’instinct. Elle est une pensée élaborée par la raison et peut donc en raison ce qui n’est pas raisonnable ; ce que Heidegger appelle "existential", anti-valeur devient valeur et c’est ce qui, malheureusement, semble caractériser notre monde. On peut alors rencontrer des personnes bien intelligentes par leur capacité de raisonnement sans être au conseil de la sagesse. Si donc le sage est intelligent alors même qu’il n’a peut-être pas la capacité de raisonnement, de réflexion mais qu’il vise la manière bonne d’être, l’intelligent, lui, n’est pas forcement sage. Donc si hier il n’y avait pas de fossé entre le sage et l’intelligent et même bibliquement, aujourd’hui il est bien risqué de le dire pour la simple raison que son action n’est pas toujours motivée par le bien-être que procure la contemplation.

 

L’apôtre Paul, épris de sagesse juive et grecque, peut conseiller Timothée à la sagesse et à l’intelligence de la foi. En effet, "grâce à la foi, l’homme de Dieu –le sage et l’intelligent– sera accompli, équipé pour faire toute sorte de bien" (2 Tm 3, 17). La sagesse et l’intelligence doivent servir uniquement le bien et pas autre chose.

 

 

Daniel (diacre) et P. Frédéric

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